Netflix va-t-il chambouler le milieu du jeu?

Le 28 décembre 2018, le géant du streaming Netflix sortait «Bandersnatch», un épisode de sa série dystopique «Black Mirror». La particularité de la production? Le spectateur peut ponctuellement devenir acteur de la fiction et choisir à la place du protagoniste ses faits et gestes.

«Bandersnatch» marque l’entrée fracassante de l’audiovisuel dans un genre bien connu: les histoires «dont vous êtes le héros». Jusque-là, il était principalement cantonné aux livres, son représentant le plus emblématique, et aux jeux vidéo, média le plus adapté à ces fictions interactives. L’arrivée d’un mastodonte comme Netflix va-t-elle chambouler le marché?

Question légitime, tant le diffuseur américain bouleverse tout ce dont il s’approche, à l’image des scandales liés à l’absence de ses films des salles obscures. «On connaît l’importance que peut avoir Netflix, puisque la plateforme de streaming influence directement certaines de nos ventes… mais pour l’instant en positif, indique Maybritt Jaques, libraire jeunesse à Payot. Lorsqu’une série rencontre du succès sur la plateforme de streaming, les livres qui y sont liés se vendent mieux.»

Maybritt Jaques, qui arpente les rayons jeunesse depuis le début des années 90, a connu l’explosion des «livres dont vous êtes le héros», ces ouvrages où le lecteur est transporté de paragraphes en paragraphes selon ses décisions. Désormais, ils se déclinent sous plusieurs formules, modifiant la forme, comme c’est le cas pour les «BD dont vous êtes le héros», ou le style, comme les «escape books», dans lesquels le lecteur doit résoudre des énigmes afin de s’échapper d’un lieu.

S’il a connu une baisse à l’approche des années 2000, le livre-jeu s’est depuis refait une santé. «On note une augmentation de la demande ces dernières années, notamment parce que les œuvres sont plus variées, se réjouit la libraire. Il y a plus d’éditeurs, qui proposent plus de livres, pour plus d’âges différents.»

Un constat partagé par Rémy Huraux, auteur de livre-jeu et passionné du genre. «Le marché est en constant renouvellement. La production de «livres dont vous êtes le héros» à proprement parler a légèrement diminué, mais parce que les auteurs publient dans les nombreux domaines similaires.»

Mais que peut changer l’arrivée de Netflix dans le milieu? Eh bien, pour les deux spécialistes… l’affolement n’est pas de mise, tant les publics diffèrent. «On ne consomme pas une vidéo ou du texte de la même manière, relève Rémy Huraux. Le visionnage d’une vidéo est beaucoup plus passif que la lecture d’un texte.»

Mais surtout, Netflix ne touche pas une cible primordiale: les parents. «La plupart des acheteurs de livres-jeux sont des adultes qui veulent offrir de la lecture moins «sérieuse» à des jeunes, constate Maybritt Jaques. Ce public-là n’est absolument pas affecté par l’entrée en jeu de Netflix.»

Si un chamboulement n’est pas à prévoir dans le milieu du «livre dont vous êtes le héros», la plateforme de streaming apparaît marcher sur les plates-bandes de l’industrie vidéoludique. «Les géants des industries culturelles contemporaines, dans le domaine des séries TV, du cinéma et du jeu vidéo, se battent pour le temps libre d’un public qu’ils partagent en grande partie, analyse Selim Krichane, chargé de cours au Gamelab de l’Université de Lausanne. On peut donc voir «Bandersnatch» comme un appel du pied aux joueurs de la part de Netflix.» L’entreprise a d’ailleurs récemment déclaré que «Fortnite», le célèbre jeu vidéo, est un concurrent «beaucoup plus dangereux» que HBO ou Disney.

Mais pour le spécialiste de l’industrie vidéoludique, l’arrivée du diffuseur de séries ne bouleversera pas le milieu. En tout cas pas dans l’immédiat. L’offre reste encore trop rare, d’autant plus que l’épisode de «Black Mirror» débarque dans un marché déjà bien rempli. «Netflix n’a rien inventé: des films-jeux similaires à «Bandersnatch» apparaissent dès les années 90», commente Selim Krichane. Les jeux à vocation plutôt narrative restent présents dans l’industrie aujourd’hui, qu’il s’agisse de gros projets sur console, ou de petits jeux smartphone comme les Otome (voir notre édition du 16 février).

Et si Netflix apportait finalement un boost à l’industrie? C’est ce que pense Rémy Boicherot, qui a travaillé sur le jeu vidéo «Mafia III», et qui applaudit le phénomène créé par l’épisode. «Je suis d’avis qu’il faut se réjouir quand notre médium touche de nouveaux publics et suscite autant d’intérêt», confie-il dans le journal spécialisé «JV: Culture jeu vidéo», qui consacre un dossier complet au sujet dans son numéro de février.

Plus qu’à une révolution imminente, les œuvres interactives feraient ainsi surtout face à un sacré coup de pub.


Quatre livres et jeux pour les fans de «Bandersnatch»

Le plus culte: Le Sorcier de la Montagne de Feu

Le plus «série»: The Walking Dead

Le plus enfantine: Au secours de Chi

Le plus horrifique: Until Dawn

(TDG),

Erstellt: 16.03.2019, 20h26

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